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Pourquoi une femme parle-t-elle des femmes ? Peut-être parce que ce sont souvent des hommes qui ont écrit sur elles, en leur lieu et place. J'ai eu envie de tracer une suite de portraits en mouvement, d'instantanés. De saisir, par les rues de ce temps, des femmes successives et simultanées. Silhouettes furtives ou avérées. Les routinières et les originales, les libres et les entravées selon l'heure et les circonstances. Des lumineuses par intermittence, des timides dans la pénombre. Alertes ou douloureuses. About de souffle puis animées d'un regain. Les nourricières et les perpétuelles affamées, mères et filles, solitaires. Les silencieuses. Et toutes ces étrangères, innommées, fascinantes. Elles m'apparaissent singulières, uniques, irréductibles. Provoquant l'émoi, l'effroi, le désir parfois de les retenir, de les annexer. Plurielles, innombrables, passées, à venir. Toujours des femmes à aimer en deçà et par-delà les ombres et les clartés.

EXTRAIT

AIMÉE-AIMANTE
C'est une femme de soie sauvage. Poreuse sous les mains savamment tendres. Une femme de collines et de combes, de feuillages, de mousses. Une ligne sinueuse en volutes et volupté. Sucs et salives, écartèlement vertigineux. Elle, disloquée, réunie. Une femme très loin, à héler, harponner. Très proche à pétrir, goûter, savourer. Une femme d'espace amoureux saturé de miel et d'ombres intimes, de fière approchée, de tressaillement secret. Rauque et luisante dans la rumeur du plaisir imminent. Tambour de la jubilation.

INQUIÈTE
Jamais en repos. Fil extrême entre hier et demain, le regret, l'appréhension. Dans l'anxiété de la faille, du désastre, du malheur toujours imminent qu'elle attise. Elle tourne son visage rétréci vers le ciel, interprète les nuages, les retards, les équivoques. Ferme la fenêtre sur l'été, la guêpe ou le frelon; devance l'échec, le sinistre. Elle s'arrache les cheveux, se casse les ongles. Livide, elle redoute et se lamente en sourdine. Châtre ses proches. Elle retient ses enfants de vivre pour les empêcher de mourir.

SAUVEGARDÉE
De l'aube elle garde un air de royauté. Si démunie soit-elle, elle porte trace d'anciennes richesses. Comme une cape l'immuniserait du mal, du gel. On l'aperçoit égarée dans une rue, une gare, un bureau ; on la voit pareille à toutes les femmes. Une fine poussière recouvre déjà son visage qui fut vif, brillant et malicieux ; un retard dans les gestes, la démarche, l'achemine, loin du fracas et de la fureur, vers la blessure toujours fraîche des tombes. De l'enfance elle détient un talisman.