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Adossée à la tour du Moulin Géant qui surplombe Rochefort-sur-Loire, elle accueille celui qui monte à travers les vignes. Le soleil de mai fera bientôt fleurir les roses trémières : déjà il chauffe le grès. Les yeux cillent sous l'afflux de lumière ; les lunettes fumées gêneraient le contact avec le photographe, alors elle les garde en main. Que fait-elle là ? L'écrivaine, ancrée au ventre de la cuisine, est aussi dressée, vigie au balcon. Elle se sépare des siens pour exister elle-même, et les laisser libres. Si elle ne se tenait pas, à intervalles réguliers, tel un métronome opiniâtre, sur cette avancée, elle perdrait une chance d'entendre les voix du monde, d'y mêler la sienne.

EXTRAIT

          Dans ce temps parcimonieusement compté, j'écris par tous les temps, les autans, livrée aux quatre éléments. Echevelée sous la pluie ou les doigts engourdis, la peau brûlée ou le front aux vitres. Assise au bord du jour ou noyée dans l'obscur, livrée aux ténèbres intimes puis rendue à l'allégresse qui surgit d'un printemps précoce, d'un parfum entêtant de lilas, de seringa, de glycine. Poreuse.

          J'écris pour dénoncer, protester, prêter voix aux muets méprisés. En quête ardente et soutenue du mot juste. J'écris contre le chaos, l'informe et le confus; signature dérisoire au bas du texte, du fragment tissé dans la trame. Contre l'absence, le dérisoire et l'amnésie, je creuse et j'édifie, je capture, je captive; j'enregistre, je transcris et je célèbre. Je rature et je réécris. Palimpseste, grimoire, brûlot.

          Aiguisée par d'autres plumes, imperturbables et solitaires, la mienne trace une trajectoire tantôt laborieuse, tantôt vive. Issue de haute enfance, barbouillée de lait, blanchie de craie studieuse, mon écriture a grandi sous les branches maîtresses, exploré les fondrières et niché sous les combles.

          Elle a mêlé son corps à d'autres : argiles pétries aux formes changeantes. Métamorphoses. Elle a échangé salive, glaire, sperme et sang. Engendrée, elle a passé vie à son tour. Elle a pâti et ri sous les caresses, les insultes, les oublis, les éloignements.

          Ecriture familière, étrangère, elle ira jusqu'au bout du risque, jusqu'à vieillir et mourir, s'effacer, rentrer au couvert du texte universel comme on pose ses bagages sur le seuil de la maison nourricière.



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Loire sablonneuse
ondoyante
luisante sous le soleil
sa caresse sinueuse
suintant par les herbes
grand prée sensuelle

Loire lente et sournoise
sauvageonne belle
rebelle à tout endiguement
miroir tendu au ciel changeant
gris confondus
en camaïeu d'ardoise

Moire mouvante
sous cette lumière
ligérienne soyeuse
mitoyenne
amandiers et palmiers
autant que pommiers et cerisiers

Fleuve de l'entre-deux
limites et lisière
traversé à gué parfois
en barque plate le plus souvent
brusque débordement
brutal et sans merci

La montée des eaux
passera par mon corps
un trait marquera le niveau
incision indélébile trace des crues
imprévisibles comme la vie
prodigue en surprises

Ce matin seuil de Loire
ici commence le voyage
l'expédition intérieure
équipée sans recours
si je reviens ce sera tatouée
d'une girouette en forme de gabarre

(in Picardie-Loire)