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Avec Célébration du quotidien, Colette Nys-Mazure a su conquérir tout un public en donnant à l’expérience du quotidien une dimension spirituelle, en traquant l’extraordinaire dans l’ordinaire des jours. A partir de son expérience de femme, d’une sensibilité forte et personnelle, elle donne un supplément d’âme à nos existences tentées par la routine. Sans être un remake ni une suite au sens propre du terme, Secrète présence se situe dans le droit fil de Célébration du quotidien. Mais si ce dernier livre parlait des lieux de l’existence (une cuisine, une plage, un balcon, etc.), ce nouvel ouvrage s’arrête sur la rencontre de l’autre. Quelle juste distance, quelle juste présence permettons-nous pour vivre profondément cette rencontre à autrui, pour lui permettre de s’épanouir ? Colette Nys-Mazure aborde à la fois la rencontre avec le conjoint, les enfants, les amis. Elle montre combien l’équilibre est toujours à trouver entre l’attention, le souci de l’autre et la nécessité de le voir s’échapper… Ce livre contient beaucoup de réflexions sur les relations entre générations.
Avec une écriture scandée parfois de poésie, piquant ça et là des faits d’existence, Colette Nys-Mazure tisse un ouvrage original qui peut apparaître comme une sorte de manuel spirituel.

EXTRAIT

Filles et mères

Trois petits-enfants sont nés en l'espace de deux semaines. La maison est envahie de cris de nourrissons, de seins gonflés, de langes souillés, de petites grandes soeurs excitées, tendres et jalouses, de cadeaux de naissance, de verres à moitié vides, d'assiettes encore pleines. Le téléphone sonne, la porte s'ouvre. Il manque des fruits, du choco, des pommes de terre. Le four a été mal programmé et la viande du dîner n'est pas cuite alors que les enfants attablés battent de la fourchette.
Les soirées s'étirent au rythme des "renvois" qui tardent à venir, d'une histoire supplémentaire pour une aînée refusant de s'endormir. Demain cependant il faut aller travailler à la première heure. Je ne suis pas en congé de maternité, moi. Remords d’aller dormir en laissant au rez-de-chaussée ces femmes épuisées avec leurs petits.
Sur les visages tirés, je déchiffre la fatigue. Je me sens à la fois si près et si loin que je suis maladroite avec des jeunes femmes hypersensibles. Mes suggestions tombent parfois à faux : ce bébé nourri à la demande me semble surallaité au point de souffrir de coliques et de hoquets, mais mon intervention se heurte à l'agacement de la nourrice. Bien sûr elles savent mieux que moi : c'est leur petit. Comment pourraient-elles imaginer que j'en ai mis cinq au monde : c'était avant le déluge. Chacun, chacune refait le monde.

L’amour de loin

Les filles s'en vont, emmenant compagnons et enfants au-delà des frontières. Ce n'est pas tant l'éloignement des adultes qui me pèse, puisque la correspondance régulière maintiendra un vrai contact, plus profond parfois que des rencontres routinières, mais c'est l'impossibilité de suivre les progrès des petits-enfants. Je n'observerai pas les premiers pas de l'une, je n'entendrai pas l'éveil de la parole chez l'autre. Il faudra se nourrir de photos, de cassettes et de récits. Allons! Ils sont heureux et vont leur vie avec allégresse, n'est-ce pas ce que tu souhaitais? Que demander de plus?
Parfois me vient la peur que leurs enfants ne nous oublient, perdent nos noms et nos visages. Alors j'ai photocopié en l'agrandissant et en la plastifiant la dernière photo de toute la famille : elle servira de set de table et entrera dans le rituel du petit déjeuner.
C'est un cadeau de départ, un talisman. Face à mon bol de café, je pense aux voix tâtonnantes, teintées déjà d'un accent sévillan ou portugais, qui prononcent nos noms et reconnaissent les absents : la litanie des êtres aimés loin des yeux, mais près du coeur. pp.114-115

Eloge de l’attention

A défaut de transformer le monde, nous pouvons changer le regard que nous portons sur lui. Une attention concentrée et une attention détendue, rêveuse, tout à la fois. L’attention concentrée ne se laisse pas distraire de son projet ou de l’objet de sa réflexion. Elle résiste à la tentation d’éparpillement en tous sens. Curieusement, lorsque je m’attelle à une tâche, surgissent des idées intéressantes pour d’autres domaines de mon activité. Traversée, sollicitée, je n’arrive plus à choisir entre le désir de tout dire et le souci de ce que je tente de communiquer. J’ai à me recentrer.
Cette concentration suppose sobriété, dépouillement, renoncement à ce qui n’est pas essentiel pour l’instant. Viser la cible en détournant le regard des points extérieurs. Elle dégénérerait en tension, en raidissement presque aussi nocif que la dispersion si elle n’alternait avec l’autre attention. La rêveuse flânant autour de son objet, réceptive à l’inspiration vagabonde. Elle laisse venir les pensées les plus utopiques et les accueille avant d’opérer une sélection. Peu soucieuse de donner trop tôt une forme définitive qui figera, elle prend le risque d’errer pour élargir sa vision, la nourrir, sans arrière-pensée de rendement immédiat. Croquis d’artistes au fil du voyage, contemplation, notes d’écrivain : apparente inaction, voire demi-sommeil de la création. Elan qui prend le temps de creuser et d’élargir.
Tant de rêves veillent en nous, au sein de la matière et cherchent forme pour autant que nous ne leur imposions pas d’être utiles tout de suite.
- J’ai vraiment besoin de deux jours à moi pour cette mise en scène.
- Deux jours?
- Oui, un temps où je lis en picorant ici ou là, je me balade, je dors, je fais le vide tout en restant poreux.
- Ce n’est pas simple à faire comprendre aux autres, ce besoin de rien.
- Bien sûr! Mais sans cela je ne peux pas créer du neuf, je me répète.
Que disons-nous à l’enfant évadé dans son imaginaire, à l’homme que nous aimons et qui semble distrait:
- A quoi penses-tu?
Laisser à chacun son droit de rêve, la clef des songes, un espace impérieusement privé. Là surgissent les fleurs de l’imprévisible, d’une beauté sans précédent.

Intérêt désintéressé

Sur le sentier fanent primevères, jacinthes sauvages, jonquilles des bois abandonnées par les prédateurs : cueillettes intempestives, brutales et sans suite. Admirer, s’emparer, jeter : est-ce ainsi que nous manifestons notre intérêt? « Pour la beauté du geste » signifie qu’un acte est posé « dans un esprit désintéressé ». La petite Suzanne Lilar, en promenade avec sa maman, s’arrêtait devant la grille qui défendait une magnifique demeure gantoise au fond de son parc; elle observait que "les choses n'étaient pas moins belles de ne pas être possédées"(1). Une approche plutôt qu’une conquête. Nous ne sommes que locataires, usufuitiers, jamais propriétaires des êtres ni des choses.
Il y avait dans ma classe des jumelles appartenant à une famille nombreuse presque exclusivement féminine. Nous étions subjuguées par leur indépendance et leur drôlerie. Des années plus tard, je les retrouve pareilles à elles-mêmes en dépit des turbulences de leur existence. J’évoque la personnalité peu ordinaire de leur maman; elles m’apprennent qu’à sa mort, aucune fille n’a voulu s’arroger le diamant solitaire qu’elle portait, alors, à date fixe, elles se retrouvent dans un petit restaurant de la capitale pour manger entre elles et léguer à la suivante le bijou. Ainsi cet objet de convoitise devient un symbole d’affection: leur mère passe de doigt en doigt. C’est un plaisir qui voyage au lieu de se fixer. Décidément elles m’étonneront toujours.
Nous ne sommes pas détachés, nous voudrions toujours ne fut-ce que dresser notre tente pour rester sur le terrain. Un CD, une vidéo, un livre nous plaisent-t-ils, nous rêvons de les acheter au lieu de les emprunter; cependant l’expérience nous a démontré que nous lisons, que nous écoutons ou regardons en priorité ce que nous avons à rendre sans délai, alors que nous déposons nos derniers achats sur une étagère pour le jour où nous aurons le temps! Quand se lèvera-t-il cet improbable matin?
J’aime mémoriser un texte de poète ami, afin qu’il ne me quitte jamais (pauvre mémoire décriée, délaissée, par ces temps de machine à calculer et d’ordinateur omniscient!). Chaque héros de Farenheit, le film de François Truffaut ne devenait-il pas un livre vivant : celui qu’il avait appris par coeur? pp.174 à 177