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J'aime la nouvelle : c'est une déclaration d'amour sans ambages. J'aime son incision dans le tissu du temps, sa force sans débordement, sa tenue. Qu'elle crée un moment de rêve, surprenne ou creuse des abîmes, elle noua abandonne avant que nous ayons pris conscience à quel point nous avons été touchés. J'aime suggérer plutôt que décrire ou expliquer. Le lecteur percevra derrière le premier plan d'autres plans esquissés ; un geste, un mot en dira plus qu'une phrase. Dans les blancs vibrent l'enfance mise à la question, l'amour à l'épreuve de la durée, la solitudes des villes, leur violence, l'art comme détonateur. La vie, finalement, rien que la vie, cela suffit !

EXTRAIT

          Moi qui pâlis au nom de l’Alpha


          C’était lors de la promenade annoncée depuis la veille à grand renfort d’avertissements :
          - Line, si tu ne finis pas tes épinards, tu ne viendras pas avec nous.
          - Line, si tu ne t’endors pas tout de suite, tu.
          - Line, si.
          Cette façon qu’avaient les adultes de gâcher le plaisir à force de chantages ! Mais elle y était, en promenade, avec l’essaim des femmes de la famille.
          Nuages blancs
          Emportements d’orage
          Frissons du temps du sang

          Elle fendait les hautes herbes, coiffée d’un chapeau de paille claire tandis que Maman avait déployé l’ombrelle verte et couvert ses épaules d’un voile bleuté, vaporeux.
          Elle se frayait un passage entre les ombelles et ces pestes d’orties qui lui piquaient les mollets en dépit du tissu de coton.

          Nuages blancs
          Emportements d’orage
          Frissons du temps du sang

          Les présages s’amoncelaient dans le ciel.
          - Aurons-nous un orage ? avait lancé tante Aline.
          - Un orage ? avait interrogé sa jumelle, tante Adrénaline.
          Elle n’aurait avoué à personne sa crainte angoissée de l’éclair fauve, du fracas, de la boule de feu impatiente de foudroyer l’arbre, le troupeau, elle, moi.
          - Est-ce que je suis normale ? Est-ce que moi aussi je vais mourir un jour ?
          - Un orage ! On verra.
avait riposté Maman, volontiers désinvolte, traçant sa route assurée vers la halte : le goûter sur les berges de l’Alpha.
          Le ruisseau n’était plus loin : son fredon sur les cailloux était perceptible si l’on tendait l’oreille à travers les feuilles bousculées par un vent de plus en plus sauvage.
          Line l’avait atteint la première ; elle s’était débarrassée de ses sandalettes et, les pieds dans le courant, avait accueilli fièrement le gros du troupeau.
          - Malheureuse ! Tu vas m’attraper une pneumonie ! Le froid de l’Alpha après cette chaleur !
          Aline et Adrénaline avaient chuchoté d’une seule sollicitude indignée ; il ne fallait pas que je sois punie.
          Maman avait étalé la nappe, sorti les gâteaux ; elle calait le jus de fruit entre deux pierres lorsqu’un éclair avait suspendu son geste. Il avait été suivi de près par un roulement sévère.
          - Courons ! avait jeté tante Aline.
          - Filons! avait crié tante Adrénaline.
          - Je crois que ce serait préférable, avait concédé Maman qui détestait renoncer à un plaisir et niait volontiers l’évidence.
          Elle avait remballé les victuailles sans qu’on l’y invite. Toutes avaient galopé par les champs, les taillis, talonnés par les éclats. Est-ce que nous allions mourir ? Elles avaient rejoint la maison, fouettées par les premières gouttes.
          Sauvée ! Cette fois encore. Pour combien de temps ?


          Nuages blancs
          Emportements d’orage
          Frissons du temps du sang


          Elle, dans la vie.

          On prend du plomb dans l’aile, on retourne sur les rives de l’Alpha ; on constate que c’est un ruisseau de rien du tout, juste à côté de la maison de grand-père qu’on est venu accompagner au cimetière. On enlève ses espadrilles et on lance des pierres plates qui ricochent.


          On revient, de loin en loin. On cherche l’ombrelle de maman et on trouve les lunettes de tante Aline, les gants de tante Adrénaline, célibataires, emportées à un mois d’écart. Leurs silhouettes complices s’effacent dans l’escalier, se dérobent au tournant du palier. Leurs voix couplées résonnent dans la mémoire : « Malheureuse, tu. »


          Maintenant Maman noue le foulard bleuté, vaporeux autour de sa tête, que la dernière chimiothérapie a dégarnie, et se regarde dans le miroir du vestibule:
          - Cela me va bien.
Son timbre résolu vient bouleverser vos certitudes.


          On avance encore à travers ombelles et orties, on a son petit sur les épaules et le pique-nique dans le sac à dos. La veille, on s’est retenue de fulminer:
-Si tu ne finis pas tes brocolis, tu.
          On se retourne parfois pour vérifier si l’aîné suit; il a perdu son chapeau de paille claire ; on l’invite à passer devant.
          - Tu entends le chant de l’Alpha ?
          Il se met à courir.
          On a les épaules moulues, on décroche le sac après avoir posé le petit qui vacille, château branlant ; on sort la nappe, les gâteaux et on met le jus de fruit à rafraîchir.
          - Attention ! les galets glissent, tu vas.
          On se mord les lèvres, on s’en veut de jouer la mère alarme.

          Nuages blancs
          Emportements d’orage
          Frissons du temps du sang

          L’orage ne vient pas ravager l’heure, alors on s’étend sous le ciel, un enfant de chaque côté. On ressuscite Aline, Adrénaline. Leurs rires retenus sonnent en échos.
          L’Alpha murmure sa chanson sans relâche. De légers nuages s’effilochent sur le bleu profond, là-haut ; on lève une main, on a toujours envie de toucher.
          On confie sa peur de l’éclair, du tonnerre. Le grand dresse l’oreille ; le petit s’est endormi au creux du bras.


          On pense que la mort vient sur la pointe de pieds, sans s’annoncer, comme les vrais amis, et que l’omega est inscrit au bas du parchemin, au terme du chemin.

          Colette Nys-Mazure

Cette nouvelle a reçu le Prix du Centenaire de l’Association des Ecrivains Belges en 2003