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Avant que de savoir écrire, l'homme a su conter pour mieux s'ouvrir au mystère du monde, au rêve, à l'audace, à l'imagination, au désir. Les contes que nous offre ici Colette Nys-Mazure n'appartiennent pas pourtant au genre du fantastique ou de l'exceptionnel. Elle les a puisés d'abord à cette source qui l'inspire avec tant de bonheur : le quotidien des jours, la rencontre des visages. Celui d'Antoinette qui sait qu'elle va mourir mais qui attend la naissance de l'enfant avant de s'en aller. Celui de Monsieur Brice, l'instituteur retraité, qui n'en revient pas d'avoir allumé le plaisir d'apprendre dans les yeux de ces deux garçons qu'on prenait pour des cancres. Celui de Chantal avec son amour impossible ... Et tant d'autres, rencontrés... Il faut lire ces contes comme de " modernes paraboles ", écrit Claude Goure dans sa préface: " A un moment précis, mystérieusement, il suffit d'un regard, d'un peu de tendresse, d'un peu d'amour pour se sentir aimé. " Miracle du quotidien ordinaire, miracle de Noël toujours recommencé.




          A l'aube, quand la fièvre se repose, l'enfant se souvient qu'au dehors           l'automne règne et qu'il courait dans les feuilles craquantes, sous une pluie           de marrons. Comme il courait.

- Je n'irai pas à l'école, je ne mangerai plus, je ne grandirai plus, je suis malade. J'ai mal à la tête, très mal à la tête.
L'enfant s'enfouit sous la couette.
Dehors le vent hurle. Sa voix de colère ardente traverse, transperce les branches et les toits. D'effroi, les dernières feuilles et les tuiles faîtières s'envolent.
Dehors des cataractes de pluie dévalent les chemins de la forêt et cascadent vers les prés trempés.
Dehors l'obscurité règne; un grand noir terrifiant qui précipite les gens vers les abris, le cercle étroit des lampes, le feu clair et pétillant.

Dans la chambre nue, seule, la tapisserie affiche son fouillis réconfortant. Sur le mur est, un artiste fou a peint des rochers boisés entre lesquels se devine une grotte d'un rouge vermillon qui appelle l'enfant à la fugue. Quand la fièvre qui le cloue au lit escalade les clochers, il s'engouffre dans la gueule béante et s'y enfonce, s'y enfonce, s'y enfonce toujours plus avant. Il doit ramper. Réussira-t-il à rejoindre Garance, la femme immense dont les bras tendres l'accueilleraient?
- Tu es là?
L'enfant tâtonne:
- Tu es là?
- Je suis toujours là, tu le sais.
La voix est ferme et rassurante. L'enfant se love dans les plis duveteux de la chair et pose sa joue contre le ventre brûlant et sonore pour écouter battre le tambour du sang. Alors la douleur s'apaise, la frénésie qui rongeait ses tempes s'alentit et s'unit au flux maternel. Il peut s'assoupir. Il sourit en sourdine dans un murmure:
- On est bien
Sans brusquerie Garance force l'enfant à se relever:
- Tu es bien mais tu ne seras pas toujours bien dans mes bras. Lève-toi! Il est temps pour toi de grandir, d'avancer tout seul dans la forêt des hommes. Je veux être fière de toi.
L'enfant tente de résister. Il s'accroche en vain au corps lumineux. Garance le maintient droit et l'oriente vers l'entrée de la grotte; elle accompagne son départ de mots viatiques:
- Tu seras toujours près de moi. Tu peux m'oublier, moi je ne t'oublierai pas. Va maintenant.

D'autres jours, c'est le mur ouest qui le hèle. Le peintre y a déployé les ruelles d'une ville labyrinthe, le grouillement des artères autour des places et des carrefours que domine la silhouette d'un château fantôme. L'enfant erre longuement sur les pavés ronds et glissants; il trébuche, il s'agrippe aux murailles couronnées de tessons agressifs et s'écorche les paumes aux briques désunies, saillantes. Il cherche obstinément l'issue qui lui permettra d'atteindre le bâtiment hérissé de tourelles et de gargouilles, à la cime du pic pierreux. A trop fixer la girouette repère, ses yeux se fatiguent et se couvrent de taches noires. On dirait qu'une guerre féroce a dévasté les lieux: où se terrent les habitants?
-Il y a quelqu'un?
L'enfant s'accroupit et tente de discerner sous la surface un autre labyrinthe enfoui, plus secret, des tranchées refuges, qui sait, où se nicheraient les derniers survivants:
- Il y a quelqu'un?
Il scrute fiévreusement le paysage pétrifié: où rencontrer un passant qui se ferait passeur? Comment percevoir une voix qui ait l'air de répondre?
- Il y a quelqu'un?
Son appel se fait rauque, s'étrangle. Qui entendrait? Le silence reste majuscule: l'enfant pourrait escalader ses branches. Il faut avancer cependant, se hâter vers la silhouette grandiloquente qui masque tout l'horizon: c'est là, dit-on, que se cache sous une identité d'emprunt le Géant Docteur, capable de trouver le nom du mal qui ronge l'enfant depuis des mois. Serait-ce possible? L'enfant lui dirait:
- J'ai mal, j'ai peur d'avoir plus mal encore.
- Où as-tu mal?
- Partout. La tête surtout.
- Que voudrais-tu?
- Courir, courir comme avant. Rejoindre mes amis dans les bois; ils ne viennent plus me rendre visite parce qu'ils sont fatigués de tourner en rond dans ma chambre et moi je n'ai rien pour les retenir.
La tempête naissante semble porter sur ses ailes une voix puissante qui répète:
- Viens, viens donc. Viens, viens donc.
- Est-ce possible?
- Oui c'est possible.
Maintenant la pluie, mêlées de vents sauvages, mitraille la ville; l'enfant s'égare au noeud de l'écheveau; aveuglé, il se cogne aux angles aigus. Il se recroqueville pour reprendre haleine avant de reprendre sa route, mais les remparts s'épaississent autour du château inaccessible. L'enfant s'épuise.
-Repose-toi. Demain tu y arriveras.
Si le Géant Docteur s'immobilisait à sa haute fenêtre, pourrait-il reconnaître les larmes de l'enfant fourmi, fondues dans les ruisseaux coulant du ciel? L'enfant a sombré avec elles dans les limbes du sommeil. Un rai de lumière s'est faufilé entre les tentures fermées et tranche l'obscurité de la chambre.

C'est une flèche de l'arc-en-ciel décochée contre le mur nord qui fait sursauter l'enfant; il se retourne sans cesse pour découvrir l'archer aux mains qui ne tremblent pas; il ne voit personne dans la poussière dorée. Alors il se laisse dériver au fil de la rivière sinueuse, vagabondant entre les herbes crépues, vers le Génie des eaux. Il passe lentement sous le pont de ses gigantesques jambes écartées et tire sur le bas du pantalon de velours ocre. Arraché à son irrémédiable mélancolie, le Génie des eaux se penche, se plie en deux vers l'enfant qui saisit une mèche des longs cheveux pareils aux branches des saules pleureurs et grimpe sans effort vers la tête bourrue. Le petit atteint la racine des cheveux.
- Donne-moi un coup de pouce.
Le Génie des eaux l'installe confortablement sur son nez. C'est un jeu rituel entre eux. D'une fois à l'autre les paroles qu'ils échangent sont les mêmes, comme des formules magiques.
- Je ne te chatouille pas?
- Gare à toi si j'éternue.
- Ferme les yeux !
- Je ferme les yeux.
De ce point élevé, l'enfant embrasse tout le paysage: les berges, les champs de blé et de colza, le mont renflé comme un sein, le clocher de l'église gravé sur le bleu du ciel. Ici, peut-être, ici, il serait possible de garder la tête fraîche, de maîtriser les chiens de la fièvre.
- Je vois une jument et son poulain sur le pré pentu un peu plus bas que l'église. Je vois un moulin qui a perdu ses ailes. Je vois. Lorsque l'enfant a fait provision d'images, il effleure la pointe du nez d'un baiser bref. Le Génie des eaux comprend à regret et le pose délicatement entre les joncs:
- Tu veux déjà t'en aller?
- Je dois...
- Tu n'aimes pas ce panorama?
- Tu sais bien que si.
- Tu vas encore me laisser seul?
- Tu es grand, tu peux rester seul.
- Veux-tu vraiment retourner dans ton lit moite?
L'enfant voudrait et ne voudrait pas.
- Je reviendrai très bientôt,
- Ils disent tous cela. Combien se souviennent de moi?
- Je te le promets.
- Ne jure pas!
L'enfant devine: le Génie des eaux, rongé par la mélancolie, est peut-être plus malade que lui. Apprendre à être seul, c'est difficile. Qui lui rendrait la confiance?

Le mur sud est vitré et restera transparent, ouvert aux nuages changeants qui galopent à toute heure du jour et de la nuit. De grands coursiers caparaçonnés d'or et de blanc nacré, ce soir, pénètrent en trombe dans la pièce nue. Leurs naseaux fument. Les grelots de leurs colliers vibrent à l'unisson.
- Ils venaient du château, diront les uns.
- Mais non, c'est de la grotte qu'ils ont jailli, affirmeront les autres.
- Je les ai aperçus qui soufflaient entre les hautes herbes du chemin de halage, protesteront ceux-ci.
- Tout est possible, confirmeront ceux-là.
On ne sait pas. On ne sait rien. L'enfant, qui semblait à l'étroit dans cet univers saturé d'adieux, de sang, de cris, s'est dressé. Il a repoussé les couvertures d'un geste vif. Les murs de la chambre se sont effondrés dans une poussière scintillante. L'enfant a saisi les rênes du cheval le plus proche; d'un bond il a sauté en selle.
Lui, ce point qui s'efface à l'horizon, est-ce possible?