retour à la liste des ouvrages

Colette Nys-Mazure a choisi de donner la paroles aux femmes. Non à travers des propos idéalistes ou démagogiques, mais à partir de leur vie concrète, d'un lieu symbolique, le monde du rail. Elle a rencontré de nombreuses cheminotes - guichetières, contrôleuses, mécaniciennes...- et les a recréées sous la forme de courtes nouvelles, comme autant de portraits, en action.
EXTRAIT

- Alors j'ai dit à Maman: T'es passée à la banque ?
Pauline sursaute : son collègue a bien dit « Maman » alors qu'il semblait parler de sa femme. Elle hésite et craint d'avoir mal entendu, alors elle ruse pour le lui faire répéter.
- Quoi ? Je n'ai pas compris ce que tu as dit.
Docile, ignorant de l'enjeu, Albert répète:
- Alors j'ai dit à Maman : T'es passée à la banque ?
Pauline, qui n'est ni fille ni mère ni femme ni maîtresse de cheminot, ne peut le supporter. Maman comme d'autres disent Bobonne. Pas étonnant après cela qu'ils harcèlent les femmes dans les ateliers tapissés de nus aguichants. Sacrés machos! Prodigieusement inconscients. Et ces femmes qui ferment les yeux, les oreilles surtout.
Tout en elle se hérisse: j'ai porté un enfant, je l'ai mis au monde, je l'ai allaité, mais je ne suis tout de même pas qu'une mère! Et surtout je ne suis pas la mère de mon mari. Heureusement qu'André ne dit jamais cela, je ne l'accepterais pas, mais alors là, pas du tout. Il entendrait sonner les cloches.
Ici au bureau, il faut que je m'applique; si je réagis d'emblée, je vais me faire mal voir; déjà qu'ils se moquent de mes cigarettes roulées, ça les gêne, les irrite inexplicablement. Rouler une cigarelle. J'aime le geste ralenti, précis, odorant; c'est aussi une manière de fumer moins, de freiner le rythme machinal. Mais voilà, ils ne tolèrent pas cette façon d'être chez une femme; j'entends le mépris ou la condescendance de leur remarque :
- T'as vraiment pas de quoi t'en acheter ?
Décidément une femme n'a pas le droit de rouler comme ça lui chante, de sortir des rails. Faudra s'y faire dans les deux sens: eux à moi et moi à eux. Ne rien brusquer, ne rien forcer. Petits pas, prudence et patience. Je finirai bien par me faire reconnaître.
Pauline attend que se présente une candidate à l'embauche; elle appuie la tête contre le dossier, ferme un instant les yeux. Profiter d'un bref repos pour me détendre. Qu'est-ce que tu cherches au juste ? Tu en avais rêvé de ce poste; tu voulais être maîtresse à bord, lancer un projet et passer à l'action. La SNCF aime l'inititative et la créativité, tu n'en manques pas, mais tu sais que les cheminots s'habituent difficilement à composer avec les femmes, surtout lorsqu'elles sont à un poste de commande. D'un homme volontaire, ils disent qu'il est pugnace, d'une femme résolue que c'est une emmerdeuse l'avait prévenue Christel. Phrase à l'emporte-pièce, telle que les débite volontiers son amie. Slogan féministe ? non, dure réalité.
Une femme au travail doit être surcompétente; carrément irréprochable; bonne copine, tout en gardant les distances, la juste distance. Christel l'avait avertie d'entrée de jeu. Je ne la connais pas encore bien, cette femme, mais elle a une fameuse autorité; si elle rigole volontiers, faut pas rigoler avec elle. Elle est populaire sur son lieu de travail. Pointe d'envie. Allons! Toi, Pauline, tu n'es pas Christel, tu n'es pas mécanicienne, tu es au bureau, responsable d'équipe.
Les voyages, tu en rêves et tu étais capable de faire rêver, même si toi, tu ne pouvais pas les réaliser. Alors tu secouais tout le monde, tu suscitais, tu incitais, tu établissais des relations. Tu pavoisais « J'ai vendu un beau voyage » Des trains partaient, des clients embarquaient, ils emmenaient leur voiture sur le train jusqu'à Barcelone, et toi tu restais à quai derrière ton ordinateur et tu tirais des plans sur la comète. Tu jurais qu'un jour tu doublerais le nombre de convois pour la grande braderie sur la lune. (....)